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lundi, 27 octobre 2014

C'est lundi...

Qu'est-ce que j'ai lu ces 7 dernières semaines ?

Masculin/Féminin II, Françoise Héritier

Françoise Héritier ressent le besoin de pousser plus loin la réflexion. Elle voyait dans le tome I au départ de l'opposition en hommes et femmes la question du sang (le sang qu'on donne, le sang qu'on perd). Elle se voit forcée de constater que cette opposition elle-même ne peut pas être originelle: rien dans la passivité n'est a priori une infériorité. A moins justement qu'on ne décide qu'elle le soit PARCE QUE elle est l’apanage de la femme. Elle reprend donc tout depuis le début.
Sa conclusion ici sera donc que l'opposition entre homme et femme provient d'un déséquilibre originel: les femmes se créent elles-mêmes (elles mettent au monde des filles), les hommes ne le peuvent pas. Elle voit en cela l'origine de l'asservissement de la femme à des fins reproductives, et tout ce qui en découle.

Un petit extrait d'un chapitre consacré aux "tournantes", les viols de groupe accomplis en général au sein des élèves des collèges et lycées.

L'inquiétude devant cette situation vient de ce que ce sont des adolescents de plus en plus jeunes (on notera que je ne parle pas de la jeunesse en générale mais d'individus en particulier) qui reprennent le modèle archaïque en l'exacerbant : non seulement ils l'ont intériorisé somme chacun l'a fait et continue de le faire dès l'enfance, mais au lieu de lutter contre lui ils en ont inventé une nouvelle formule, institutionnelle au sens où elle est socialement admise par ce qu'on appelle la culture de groupe des jeunes, pour le traduire efficacement dans les faits de la vie courante sous sa forme la plus brutale. De plus, les garçons mineurs concernés considèrent ce mode d'accès à la sexualité comme le mode normal, au même titre que la recherche prévue en d'autres temps par les mêmes acteurs d'une vierge épouse, ou que la fréquentation par les adultes de prostituées. [...] Deux types de femmes restent seuls en présence : la fille préservée, en vue du mariage traditionnel et de la procréation, et [...] les faibles de sa mouvance que l'on contraint et dont on peut user et abuser sans remords.

Elle se réfère ici à des citations de jeunes. On les connaît en substance : les filles victimes "l'ont bien cherché", elles sont souvent des individus mal intégrés dans les groupes, les groupes de violeurs parlent de ce qui s'est passé comme de choses parfaitement normales. Un violeur expliquait qu'il faisait très attention à sa propre sœur, la "fille préservée", donc.

Un barrage contre le Pacifique, Marguerite Duras

J'avais en tête à ce titre un vague souvenir d'adaptation radiophonique. Je n'ai absolument rien reconnu, si ce n'est le huis clos familial (un peu tautologique quand on parle de Marguerite Duras). Était-ce peut-être "Des journées entières dans les arbres" ?
Après Moderato Cantabile qui m'a laissée un peu dubitative, j'ai voulu en avoir le cœur net avec Marguerite Duras. Franchement est-ce que c'est bien ou est-ce que c'est pas bien ?

Franchement : j'ai adoré.
J'ai l'impression qu'on pourrait passer sa vie à faire l'analyse grammaticale des romans de Marguerite Duras. Pour une linguiste, c'est assez palpitant.

La force des choses (Tomes I et II), Simone de Beauvoir

J'ai terminé donc le dernier volume des mémoires de Simone de Beauvoir. Je me rallie à ce que m'a dit la bibliothécaire de l'Institut Français en me tendant le livre : c'est bien moins passionnant que les précédents, mais tout de même, ça vaut le coup.

J'aurais dû m'en douter, et pourtant la guerre d'Algérie m'a prise par surprise. Terrain glissant. Dans une famille de pied-noirs, Sartre et Beauvoir ne sont pas forcément les bienvenus. Tout de même, j'ai été soulagée de pouvoir lire les choses vues de l'"autre côté". J'ai toujours apprécié la franchise des écrits de Sartre, il ne m'a jamais été antipathique. J'avais du mal à le voir se transformer en un exécrable bonhomme juste pour la guerre d'Algérie. Après lecture, tout reste bien confus. Il y a trop de gens que je ne replace pas, trop d'anecdotes qui me restent fermées. Qu'est-ce que c'est que klaxonner Algérie Française ? Qui nous racontera un jour une histoire de la guerre sans parti pris ? Les séjours de Sartre et Beauvoir à Cuba me laissent également perplexes. Je me demande sincèrement où se trouve la vérité.

Rue Jacob, j'achète des iris bleus et blancs et des glaieuls rouges : qui nous aurait dit, voici vingt ans, que nous irions un jour déposer des bouquets tricolores au pied de la statue de la République ! Au carrefour Sèvres Croix-Rouge, beaucoup de manifestants avec drapeau et pancartes, les uns disséminés, les autres en groupe serré. Une auto passe et klaxonne : "Al-gé-rie-fran-caise". On se rue devant elle ; le conducteur fonce en zigzagant, ricaneur, sous les huées. on crie : "A bas de Gaulle" et des consommateurs, à la terrasse du Lutétia, ripostent : "Vive de Gaulle."

Pétronille, Amélie Nothomb

Le dernier Amélie Nothomb est sympathique, mais sans plus. Elle y redéploie ses thèmes, encore, encore, encore. C'est vraiment chouette à lire, quand on est déjà fan. On attend le prochain roman vraiment génial d'elle, qui finira bien par arriver.

Les perroquets de la place d'Arezzo, Éric-Emmanuel Schmitt

Dans toute la première moitié de ce gros roman, j'ai été très enthousiaste. J'admirais la manière dont Éric-Emmanuel Schmitt tressait les histoires de ces dizaines de personnages (une bonne trentaine) les unes dans les autres sans qu'on ne perde le fil. Je trouvais le procédé ingénieux pour parler des milles et unes manières d'appréhender l'amour.
En entrant dans la seconde moitié, j'ai un peu déchanté. Procédé ingénieux, certes, mais ces multiples personnages manquent désespérément de diversité. Au final, c'est toujours Éric-Emmanuel Schmitt qui parle. C'est Éric-Emmanuel Schmitt dans la peau d'une dévergondée invétéré, c'est Éric-Emmanuel Schmitt dans la peau d'un célibataire asexué, c'est Éric-Emmanuel Schmitt dans la peau d'un mari fidèle et heureux, c'est Éric-Emmanuel Schmitt dans la peau d'un homosexuel refoulé, c'est encore Éric-Emmanuel Schmitt dans la peau d'une vieille fille amoureuse de son perroquet, c'est toujours toujours toujours Éric-Emmanuel Schmitt dans la peau d'une ado qui se cherche dans le maquillage. Non, vraiment, tout cela manque à mon sens terriblement d'ouverture.

L'amant, Marguerite Duras

J'ai peu de mal à imaginer pourquoi Marguerite Duras s'est désolidarisée du film fait à partir de ce roman. Sans avoir vu le film (manque à réparer), j'en sais assez pour me faire une idée. D'une manière générale, il y a un malentendu sur Marguerite Duras, je pense, le même malentendu qui fait que je n'ai rien compris à l'époque au "Ravissement de Lol V. Stein". On associe Marguerite Duras à une écriture érotique, et son écriture n'est pas érotique. Pour ce que j'en comprends maintenant, c'est une écriture du néant, elle parle à longueur de roman de l'inanité de la condition humaine. Ses personnages ne font rien, n'ont jamais rien à faire, s'ennuient en général à mourir ou bien s'agitent sans raison. Cela est lié à ce soleil, bien sûr, à cette chaleur étouffante de l'Indochine, à la pauvreté aussi.
Bref, il faut reprendre tout Marguerite Duras depuis le début.

Ils sont doués de la même faculté de colère, de ces colères noires, meurtrières, qu'on n'a jamais vues ailleurs que chez les frères, les sœurs, les mères. Le frère aîné souffre de ne pas faire librement le mal, de ne pas régenter le mal, pas seulement ici mais partout ailleurs. Le petit frère d'assister impuissant à cette horreur, cette disposition de son frère aîné.
Quand ils se battaient on avait une peur égale de la mort pour l'un et pour l'autre ; la mère disait qu'ils s'étaient toujours battus, qu'ils n'avaient jamais joué ensemble, jamais parlé ensemble. Que la seule chose qu'ils avaient en commun c'était elle leur mère et surtout cette petite sœur, rien d'autre que le sang.

Mécanismes de survie en milieu hostile, Olivia Rosenthal

J'attendais beaucoup de ce livre qui me semblait le plus prometteur de cette rentrée. Peut-être que justement j'en attendais trop. Il y a plein de choses que j'ai trouvées assez extraordinaires, assez neuves, mais une fois le livre refermé, je n'ai pas trop su quoi en penser. J'ai l'impression que c'est un livre à relire, plus tard, quand ce ne sera plus aussi nouveau (peut-être serait-ce l'occasion de lire d'autres Olivia Rosenthal).

Après des semaines d'inquiétude, de rencontres fugaces, de conversations maladroites et gênées, je prends les devants. J'appelle mon ami au téléphone, je lui demande de ne pas s'absenter, je lui explique que j'ai besoin de marcher avec lui, d'arpenter nos territoires, d'écouter nos pas. De vivre en cadence. Je lui reproche de partir, je fais comme si je n'étais pas triste mais furieuse, je manifeste ma colère qui est une colère de façade, les colères de ceux qui se sentent trahis, humiliés, abandonnés, qui ne veulent pas être seuls. Je ne veux pas être à nouveau confrontée à une annonce qui vous dévaste parce que vous ne savez pas comment la rendre intelligible. Perdre quelqu'un qu'on aime est incompréhensible, inadmissible et révoltant. Il faudrait interdire de telles pratiques, le départ, la séparation, le suicide, la mort auraient dû faire l'objet de réglementations drastiques. Personne n'a pris la peine de réfléchir juridiquement au contrats implicites par lesquels un humain s'engage à l'égard d'un autre humain, personne n'a rendu illégaux les ruptures, les relégations, les séparations, les départs.

Night and Day, Virgina Woolf

C'était le livre parfait pour lire en anglais. C'était bien écrit, pas trop difficile, l'histoire était prenante, intelligente. L'histoire a peut-être un peu vieilli, ne correspondant plus trop à la société et aux problèmes auxquels un lecteur d'aujourd'hui est confronté. Il reste une réflexion sur l'amour qui est loin d'être mièvre (ou ne l'est que pour se renverser d'un coup) ou convenue. C'était chouette.

"I suppose I'm in love. Anyhow, I'm out of my mind. I can't think, I can't work, I don't care a hang for anything in the world. Good Heavens, Mary! I'm in torment! One moment I'm happy; next I'm miserable. I hate her for half an hour; then I'd give my whole life to be with her for ten minutes; all the time I don't know what I feel, or why I feel it; it's insanity, and yet it's perfectly reasonable. Can you make any sense of it? Can you see what's happened? I'm raving, I know; don't listen, Mary; go on with your work."
He rose and began, as usual, to pace up and down the room. He knew that what he had just said bore very little resemblance to what he felt, for Mary's presence acted upon him like a very strong magnet, drawing from him certain expressions which were not those he made use of when he spoke to himself, nor did they represent his deepest feelings. He felt a little contempt for himself at having spoken thus; but somehow he had been forced into speech.

Les Impudents, Marguerite Duras

Le premier roman de Marguerite Duras. Bien que l'histoire se passe dans la campagne française, on y retrouve déjà tout ce qui fera Un barrage contre le Pacifique ou L’Amant : la fille, personnage principal, étouffée entre une mère incompréhensible et des frères pour lesquels elle éprouve un mélange d'amour et de haine,un frère aîné traversé par une force destructrice. On dirait que Marguerite Duras écrit encore et toujours la même histoire, se débat avec la même ambiance étouffante.

Qu'est-ce que je suis en train de lire ?

Eden Arabie, Paul Nizan

Ça fait une éternité que je veux lire ce roman. M'y voilà enfin.

Qu'est-ce que j'ai vu ces 7 dernières semaines ?

Berlin Alexanderplatz, Fassbinder (1981)

J'ai fait mon premier binge watching (j'en ai sûrement fait d'autres avant, je ne connaissais pas le nom à l'époque) à une semaine du début du semestre. Je me suis calée mon vendredi soir et mon samedi entier, et c'est parti pour un magnifique film de Fassbinder de 16h.
Le moins que l'on puisse dire, c'est que c'était une expérience hors du commun. Un film très étrange, une opération titanesque entreprise par Fassbinder de faire une adaptation cinématographique du roman d'Alfred Döblin (que je dois avouer avec honte n'avoir pas lu - mais ça m'a vraiment donné envie). Je ne sais vraiment pas d'ailleurs comment cette histoire si subtile aurait pu être racontée en moins de 16h. C'est une histoire qui demande à prendre du temps, il faut que l'on voie la situation s'installer, bouger lentement. Il faut qu'il y ait de longues scènes de silence. Indispensable.

L'histoire : Franz Bieberkopf sort de prison, où il a passé 4 ans. Il arrive dans Berlin de la fin des années 20 et se jure à lui-même d'être honnête quoi qu'il en coûte. Mais cette période de crise économique, où le chômage ne cesse de croître, où prospère le marché noir et la magouille ne va pas se révéler l'ambiance idéal pour devenir un honnête homme.

La cerise sur le gâteau pour le linguiste, c'est que les acteurs parlent dans un dialecte berlinois absolument délectable. Je pourrais prendre le script du film et passer des heures à analyser cette grammaire. J'avais envie d'apprendre par cœur la moitié des phrases qu'ils prononçaient. Une syntaxe tellement intéressante, pleine de redondances, un bonheur.

 

Commentaires

ah ! moi aussi j'ai lu "Pétronille" (que Rosy a eu à Noël). J'ai beaucoup aimé (évidemment)

Écrit par : saremma | lundi, 16 mars 2015

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