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lundi, 18 août 2014

C'est lundi...

Qu'est-ce que j'ai lu ces 6 dernières semaines ?

Die Brücke vom goldenen Horn (Le pont de la Corne d'Or), Emine Sevgi Özdamar

Naissance d'un pont, Maylis de Kerangal

Parmi ces gens, un groupe de réfractaires se manifeste de plus en plus souvent, des habitants de vieille souche qui arguent de l'ancienneté de leur présence à Coca comme d'un surcroît de légitimité, des individus qui connaissent la zone par coeur, et rappellent en préambule de chaque intervention publique - conseil municipal, éditorial de presse, assemblée de leurs associations - qu'enfants, ils ont couru dans les champs vastes comme des océans, écartant les hautes herbes qui griffaient leur front pâle, qu'ils se sont baignés dans chaque anfractuosité du fleuve, sont capables de citer le nom des rochers et ceux de la moindre pâture avant sa conversion en terre à bâtir, que leur aïeux ont mélangé la poussière de leurs corps à celle de la terre. Ceux-là, qui regroupent propriétaires terriens, vieilles familles de négociants, exploitants de bacs - dont le Français -, forment l'essentiel de l'opposition municipale, s'émeuvent de ces tours qui les signalent au monde, ajoutant le nom de Coca à celle des cibles potentielles du terrorisme, comme si depuis l'attentat du World Trade Center, leur imaginaire était contaminé par la menace et que désormais, voyant s'affermir dans leur ciel des lignes verticales, ils ne pouvaient s'empêcher d'envisager que ces masses s'effondrent, se résorbent, sur elles-mêmes en un nuage morbide, paranoïa diffuse dont le corollaire, en matière d'architecture, se résumait à une simple ligne : on ne veut pas d'histoire.

Réparer les vivants, LE livre de l'année littéraire 2013-14. À mon humble avis. Comme c'était l'anniversaire de Fée, j'ai fait une virée à la librairie française - pas celle des Galeries Lafayettes, une autre dont je n'ai appris l'existence que récemment. Le livre était épuisé, victime de son succès (tu m'étonnes), et pendant qu'il m'inscrivait en réservation, le libraire me tapais la causette, et bien entendu, je suis repartie avec un autre bouquin de Maylis de Kerangal dans les mains. Vous allez vraiment aimer, qu'il m'a dit.

Le livre était écrit dans ce même style, qui m'a un peu bloquée au tout début. Mais là, je connaissais, j'ai continué les yeux fermés (ou presque). C'était merveilleux, un grand moment de bonheur. Maylis de Kerangal a un style virtuose, pourtant résolument contemporain. C'est étrange d'ailleurs ce "pourtant", comme si être le gardien de la langue française vous transformait automatiquement en gardien de musée, comme si la grammaire portait inscrite en elle des images d'un autre temps. Mais c'est un fait que j'ai rarement lu des romans intégrant de manière convaincante ne serait-ce que l'usage du sms dans leur trame narrative. Mais ceci est une parenthèse, reprenons plutôt sur Maylis de Kerangal (on est toujours obligé de donner son nom en entier, parce que sincèrement, "de Kerangal" ça fait snob, et "Kerangal", on a laissé la moitié du nom en chemin, c'est ridicule...).

Moi, Maylis de Kerangal à l'Académie Française, je parie déjà dessus. C'est clairement mon plus gros coup de foudre depuis Amélie Nothomb (ça commence à remonter). C'est tellement tellement tellement bien.

N'aie pas peur de savoir, Yolande Mukagasana

Parce que c'était l'anniversaire de la fin du génocide y'a quelques semaines.

- Et les autres médecins ?
Les autres médecins ? Le regard de Théoneste tombe au sol.
" Il y a vous. Et moi. Et puis c'est tout."
La jeep et son chauffeur kaki me conduisent vers mon nouveau foyer. Oui, ce soir, peut-être, pour la première fois depuis le début du génocide, la vie redevient comme avant. Je rentre du travail, des êtres chers m'attendent et m'ont préparé quelque chose à manger. Pour la première fois, peut-être, j'ai à nouveau un foyer.
Mon nouveau foyer, c'est une ruine.
Je comprends à la visite des lieux, par la seule odeur, que la maison était remplie de cadavres il y a quelques heures encore.
Je fais un tour dans la bananeraie qui jouxte la parcelle. Je tombe sur un paquet de vêtements en boule qui semble avoir été perdu par des fuyards. Une jupe rouge me fait envie. Je m'en ceins aussitôt les hanches. Je me sens belle. Je ne résiste pas. Je passe un chemisier blanc. je suis heureuse. Heureuse de vivre encore et d'avoir le goût de la coquetterie.

Le livre de Mukagasana est très particulier. Outre le témoignage du génocide, qui bien évidemment est très prenant, elle va plus loin et met directement en cause le gouvernement français de l'époque. Je me suis demandée au fur et à mesure du livre pourquoi ses accusations me braquaient. Par patriotisme ? Parce que cela s'opposait à une certaine image que j'avais de Mitterrand ? Après tout, je n'avais aucune connaissance du sujet, et n'avais donc aucune raison de douter de ses affirmations plus que d'y croire.

Finalement, ce "n'aie pas peur de savoir", je l'ai pris aussi pour moi. N'aies pas peur de remettre en cause ce que tu penses (sans même savoir que tu le penses). Je ne dis pas que les accusations de Mukagasana sont justes, mais je trouve grave qu'aucune enquête sérieuse n'aie été menée. C'est toujours ainsi que fonctionne le travail historique. On découvrira dans 100 ans ce qui s'est vraiment passé. Et ce sera bien tard.

Mais ces considérations pseudo-politiques sont loin de constituer le cœur du roman, qui est avant tout un témoignage de l'horreur. Quelque chose de bien différent des camps de concentration, mais où l'on reconnaît le même air de famille. La haine de l'autre et l'envie de faire du mal possède une imagination effrayante.

Tu es fière, n'est-ce pas ? Tu es fière avec ton corps qui fonctionne correctement, avec ton sourire pour des brimborions, avec tes gestes automatiques d'infirmière. mais tes enfants sont morts. Comment oses-tu encore vivre après cela ? Comment oses-tu leur survivre ? Mais tes enfants sont morts. Comment oses-tu encore vivre après cela ? Comment oses-tu leur survivre ? Yolande, tes enfants ! Qu'en as-tu fait ? Yolande, tes enfants, tes enfants, tes enfants !

Quand je pense que Beethoven est mort alors que tant de crétins vivent..., Eric-Emmanuel Schmitt

- Je ne mendie pas. J'écoute Beethoven, point. C'est gratuit.
- Ah...
- Vaut mieux d'ailleurs, parce que tout le monde décampe. Vous comprenez ça, vous ?
- Normal. La beauté, c'est intolérable.
Il avait énoncé cela comme une évidence. Il poursuivit :
- Si l'on veut mener une vie ordinaire, mieux vaut se tenir à l'écart de la beauté ; sinon, par contraste, on aperçoit sa médiocrité, on mesure sa nullité. Écouter du Beethoven, c'est chausser les sandales d'un génie et se rendre compte qu'on n'a pas la même pointure.

Sur le modèle très réussi de Ma vie avec Mozart, Eric-Emmanuel Schmitt raconte sa perception de Beethoven, la leçon de vie que l'homme et sa musique lui donnent. Le tout illustré d'extraits musicaux. C'est aussi une réponse à Mozart, le sublime. Beethoven, c'est l'humain très humain. C'est peut-être pour cela que j'ai un peu moins aimé ce deuxième livre.

Profanes, Jeanne Benameur

Little Women, Luisa May Alcott (tomes 1 et 2)

Je ne peux pas m'empêcher d'aimer à la folie ces quatre filles du docteur March alors que chaque phrase de Luisa May Alcott donne des crises d'urticaire à mon féminisme...

Les dix enfants que madame Ming n'a jamais eus, Eric-Emmanuel Schmitt

Qu'est-ce que je suis en train de lire ?

Psychologie de la motivation, Paul Diel

Paul Diel, contemporain de Freud, va beaucoup plus loin que Freud dans son analyse des motivations de nos actes, de nos peurs et de nos envies (disons qu'en gros, il ne ramène pas tout à la sexualité ni à des fantasmes - sexuels - originaires). C'était l'ami d'Einstein, de Bachelard, et de tout un tas de gens très recommandables du même acabit. Dès que j'ai entendu parler de sa théorie, je me suis précipitée pour lire son premier livre.

J'avoue que je ne comprends pas grand chose (et surtout je ne comprends rien de rien au calcul psychologique), mais je ne perds pas espoir.

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