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lundi, 24 juin 2013

C'est lundi...

Qu'est-ce que j'ai lu ces 9 dernières semaines ?

Sodome et Gomorrhe, Proust
Quand M. de Charlus ne parlait pas de son admiration pour la beauté de Morel, comme si elle n’eût eu aucun rapport avec un goût — appelé vice — il traitait de ce vice, mais comme s’il n’avait été nullement le sien. Parfois même il n’hésitait pas à l’appeler par son nom. Comme, après avoir regardé la belle reliure de son Balzac, je lui demandais ce qu’il préférait dans la Comédie Humaine, il me répondit, dirigeant sa pensée vers une idée fixe : « Tout l’un ou tout l’autre, les petites miniatures comme le Curé de Tours et la Femme abandonnée, ou les grandes fresques comme la série des Illusions perdues. Comment ! vous ne connaissez pas les Illusions perdues ? C’est si beau, le moment où Carlos Herrera demande le nom du château devant lequel passe sa calèche : c’est Rastignac, la demeure du jeune homme qu’il a aimé autrefois. Et l’abbé alors de tomber dans une rêverie que Swann appelait, ce qui était bien spirituel, la Tristesse d’Olympio de la pédérastie. Et la mort de Lucien ! je ne me rappelle plus quel homme de goût avait eu cette réponse, à qui lui demandait quel événement l’avait le plus affligé dans sa vie : « La mort de Lucien de Rubempré dans Splendeurs et Misères. »

Il semble que l'homme de goût était Oscar Wilde, qui n'est certainement pas le moindre des modèles au personnage de Charlus.
Mais passons sur Sodome et Gomorrhe, que je commence à connaître par coeur, et qui se dispute la première place avec Du côté de Germantes au top du top de Proust.

Et continons sur notre lancée.

La Prisonnière, Proust
La Prisonnière est le plus difficile roman pour moi de toute la grande série. Le plus difficile, parce que très éprouvant. je souffre une torture de la manière dont le narrateur traite la pauvre Albertine.

Je vais anticiper un peu, mais j'ai été très étonnée de ne pas trouver une seule allusion à cela dans tout le cours portant sur "Morales de Proust". Pas un intervenant non plus n'a abordé le sujet. C'est vraiment pourtant la cruauté que je ne pardonne pas au narrateur et qui bouleverse complètement le personnage.
Si j'imagine le personnage sans La Prisonnière et Albertine disparue (ce qui était le plan original de Proust, puisque l'histoire d'Albertine a été rajoutée en dernier), l'objectif change du tout au tout. C'est d'ailleurs la seule intrigue dans laquelle le narrateur n'est pas simplement passif.

Albertine disparue, Proust
La vie a pris en effet soudain, à ses yeux, une valeur plus grande, parce qu’il met dans la vie tout ce qu’il semble qu’elle peut donner, et non pas le peu qu’il lui fait donner habituellement. Il la voit selon son désir, non telle que son expérience lui a appris qu’il savait la rendre, c’est-à-dire si médiocre ! Elle s’est, à l’instant, remplie des labeurs, des voyages, des courses de montagnes, de toutes les belles choses qu’il se dit que la funeste issue de ce duel pourra rendre impossibles, alors qu’elles l’étaient avant qu’il fût question de duel, à cause des mauvaises habitudes qui, même sans duel, auraient continué. Il revient chez lui sans avoir été même blessé, mais il retrouve les mêmes obstacles aux plaisirs, aux excursions, aux voyages, à tout ce dont il avait craint un instant d’être à jamais dépouillé par la mort ; il suffit pour cela de la vie. Quant au travail — les circonstances exceptionnelles ayant pour effet d’exalter ce qui existait préalablement dans l’homme, chez le laborieux le labeur et chez l’oisif la paresse, — il se donne congé.
Je faisais comme lui, et comme j’avais toujours fait depuis ma vieille résolution de me mettre à écrire, que j’avais prise jadis, mais qui me semblait dater d’hier, parce que j’avais considéré chaque jour l’un après l’autre comme non avenu. J’en usais de même pour celui-ci, laissant passer sans rien faire ses averses et ses éclaircies et me promettant de commencer à travailler le lendemain.

À la recherche du temps perdu: le roman de la procrastination.

Je n'avais jamais terminé Albertine disparue. Tout comme la Prisonnière, on aborde là la partie qui m'est la plus difficile. J'en veux au narrateur tout au long des pages (un intervenant du cours dont je parlerai plus bas faisait remarquer l'inversion incroyables des valeurs morales de la société depuis le temps de Proust: l'homosexualité est la pire des hontes et quasi impardonnable, et la pédophilie une petite faute mineure sur laquelle on plaisante entre connaisseurs).

Le Temps retrouvé, Proust
Et enfin vient le temps retrouvé, la révélation absolue.

Enfin, dans une certaine mesure, la germanophilie de M. de Charlus, comme le regard de Saint-Loup sur la photographie d’Albertine, m’avait aidé à me dégager pour un instant, sinon de ma germanophobie, du moins de ma croyance en la pure objectivité de celle-ci et à me faire penser que peut-être en était-il de la haine comme de l’amour, et que, dans le jugement terrible que porte en ce moment même la France à l’égard de l’Allemagne, qu’elle juge hors de l’humanité, y avait-il surtout une objectivité de sentiments, comme ceux qui faisaient paraître Rachel et Albertine si précieuses, l’une à Saint-Loup, l’autre à moi. Ce qui rendait possible, en effet, que cette perversité ne fût pas entièrement intrinsèque à l’Allemagne est que, de même qu’individuellement j’avais eu des amours successives, après la fin desquelles l’objet de cet amour m’apparaissait sans valeur, j’avais déjà vu dans mon pays des haines successives qui avaient fait apparaître, par exemple, comme des traîtres — mille fois pires que les Allemands auxquels ils livraient la France — des dreyfusards comme Reinach avec lequel collaboreraient aujourd’hui les patriotes contre un pays dont chaque membre était forcément un menteur, une bête féroce, un imbécile, exception faite des Allemands qui avaient embrassé la cause française, comme le roi de Roumanie ou l’impératrice de Russie. Il est vrai que les antidreyfusards m’eussent répondu : « Ce n’est pas la même chose. » Mais, en effet, ce n’est jamais la même chose, pas plus que ce n’est la même personne, sans cela, devant le même phénomène, celui qui en est la dupe ne pourrait accuser que son état subjectif et ne pourrait croire que les qualités ou les défauts sont dans l’objet.

(Je suis un peu obnubilée par le choc de culture, je sais...)

Le Temps retrouvé : le chiffre qui décode des 2500 pages précédentes (j'ai pas compté, mais ca doit bien tourner dans ces eaux-là). L'illumination ultime. Un bonheur absolu de voir Proust relier les fils épars du roman les uns aux autres. Sans oublier le bal qui clôture le roman et qui est un bijou.

C'est là aussi que Proust disserte vraiment littérature et explique dans les moindres détails sa vision du roman. En Prépa, le Temps retrouvé faisait partie de la sacro-sainte liste de lecture. Mais je ne pouvais vraiment pas me décider à commencer par la fin. Je ne le regrette que dans la mesure où ce bouquin aurait suffit à alimenter toutes mes compositions de littérature (et sans doute de philosophie) à lui tout seul. Mais aurais-je compris ? Il me semble que mes co-détenus n'ont rien compris à ce qui se passait. Comment aurait-ils pu ?
Antoine Compagnon a prononcé dans un de ses cours cette phrase que je me suis empressée de noter tant elle me paraissait décrire exactement ce que j'avais ressenti en lisant le dernier tome. "C'est ce savoir-vivre appris dans le livre que l'on réinverstit dans le livre." Je revois très exactement cette scène, où une jeune femme assure que Gilberte de Saint-Loup est cousine des Germantes par sa mère, De Forcheville. En lisant cela, j'ai été prise d'un agacement parfaitement réel contre cette pauvre idiote qui osait débiter des inepties pareilles, qui plus est un outrage postume au pauvre Robert dont j'avais subitement envie de défendre la mémoire bec et ongles. Proust sait très bien ce qu'il fait en écrivant cette scène. Quel génie faut-il avoir pour arriver au bout de sept tomes à nous faire réagir de la sorte pour une question d'étiquette et de généalogie relative à des gens qui n'ont même pas existé, même chez moi qui me fout de la généalogie des derniers nobles du Faubourg Saint Gernain comme d'une guigne. Chapeau bas, Proust, pari réussi.

La Recherche du temps perdue est donc terminée. Avant de passer à la suite, un internède musicale avec la sonate de Franck, qu'on prétend être le modèle de la sonate de Vinteuil.

Essuyez vos larmes ; Proust, c'est pas encore fini.

Proust, mémoire de la littérature (Cours du collège de France 2006-2007), Antoine Compagnon
Une fois La Recherche terminée, je ne pouvais décemment pas passer à autre chose. Je n'avais qu'une envie, c'est d'en apprendre encore un peu plus sur Odette, sur Gilberte, sur le Comte de Charlus, sur le Prince de Germantes... Par bonheur, la chaire de littérature du Collège de Farnce est occupée par un proustien, Antoine Compagnon, qui n'en finit pas de parler de Proust. Son premier cours parlait de Proust, de mémoire et de littérature.

J'ai donc appris (pour faire bref) que je devais absolument lire:
- Les mémoires de Saint Simon
- Les Lettres de Madame de Sévigné
- Leconte de Lisle
- Sesam et les lis de Ruskin
Si je veux avoir la moindre idée de ce dont parle Proust.

Morales de Proust (Cours du collège de France 2007-2008), Antoine Compagnon
Puis, je me suis attaquée à Proust et à la morale. Très philosophique, tout ca.

Par conséquent, il faut aussi que je lise
- Bergson (et Jankelewitch)
- Peguy (j'ai jamais lu de Péguy, la honte !)
pour ne pas mourir dans l'ignorance la plus profonde des choses de ce monde.

Séminaire sur "Morales de Proust"
Plein de conférenciers invités qui traitent un aspect de la question.

Proust en 1913 (Cours du Collège de France 2013), Antoine Compagnon
J'ai pu découvrir la manière dont Antoine Compagnon "relit" Du côté de chez Swann.

Pour comprendre quelque chose à Marcel Proust, il est donc indispensable de lire de toute urgence:
- Marcel Proust, de Ernst Robert Curtius
- Biographie de Proust, de Jean-Yves Tadier
- les travaux de Antony Piou sur la croissance de la Recherche
- la Correspondance de Proust en 21 volumes chez Plon

Séminaire sur "Proust en 1913"
Là encore, des conférenciers qui racontent "leur" lecture de Proust. Un peu décue de l'intervention d'Annie Ernaux (un de mes mythes personnels, cette femme). Un bijou: la lecture du député Paul Giacobbi (ils savent bien parler, ces gens, y'a pas à dire). Lui aussi, il adore Du Côté de Germantes, qu'il trouve extrèmement comique (je me tue à l'expliquer aux gens, que Proust c'est super drôle, et personne ne veut me croire).

Qu'est-ce que je suis en train de lire ?
Rien. Enfin si, des tas d'articles passionnants sur l'analyse HPSG de la flexion des verbes.

Qu'est-ce que j'ai vu ces neuf dernières semaines ?

Dâjerehe zangi ("Tambourine", Parisa Bakhtavar, 2008)
J'adore ce film. Parisa Bakhtavar est une génie. Et je suis amoureuse de Mehran Modiri.

Argo (Ben Affleck, 2012)
Je suis au regret de devoir dire que Ben Affleck a fait un film pas trop mal. Et même réussi à pas trop mal jouer le rôle principal. Argh.
Je suis particulièrement bluffée par tout le générique et l'invasion progressive du bâtiment de l'Ambassade des Etats-Unis. C'est vraiment une superbe scène. Tout le reste du film, l'ambiance est très efficace et on reste vraiment sur les nerfs du début à la fin. Du très bon Hollywood... Après ca, une intrigue tellement américanisée qu'on espèce que les vrais protagonistes de l'histoire se servaient correctement de leur cerveau. Ce qui a sans doute été le cas, sans quoi toute l'histoire n'aurait pas aussi bien fonctionné. L'intrigue est tellement prévisible et les ressorts dramatiques tellement évidents et sans originalité que je pense sincèrement que le vainqueur de l'Oscar est ce fameux Agent de la CIA lui-même, et que tout ca n'a rien à voir avec le film.

The Devil Wears Prada (David Frankel, 2006)
Ce film est une drogue.
Je vous jure, hein, ca m'a pris tout d'un coup, comme d'une envie de gâteau.

devil-wears-prada-merly+streep.jpg
(et Meryl Streep est la femme la plus classe du monde entier)

Barbie Mariposa (Conrad Helten, 2008)
Je n'arrive même pas à croire qu'on ait réussi à me faire regarder ce truc. Je tiens à préciser que je n'étais pas consentante.

Ich - Einfach unverbesserlich ("Moi, moche et méchant", Pierre Coffin et Chris Renaud, 2010)
Ah ben voilà. Ca au moins c'est un dessin annimé qu'il est bien !
(Bon, on a deviné la fin dès le début, mais c'est un dessin animé, ca compte pas.)

Et après ?

Aucune idée.

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