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vendredi, 07 juin 2013

La question des filles en cheveux

Vous connaissez le "choc de culture" ? C'est une amie étudiante en DaF (Allemand Langue Étrangère) qui m'en a (un tout petit peu) parlé. Mais à part pour me permettre de sortir un joli mot, elle n'avait pas vraiment besoin de m'expliquer quoi que ce soit. Le choc de culture, c'est un peu mon pain quotidien. Mais le mot m'est bien pratique pour entamer cet article que je ne savais pas par quel bout prendre. Donc allons-y pour une description d'un choc de culture un peu particulier que j'ai vécu y'a pas si longtemps.

Le concept

La crèche Baby-Loup.
Je pense que j'ai pas besoin de résumer l'histoire, d'ailleurs je n'en sais moi-même pas grand chose, si ce n'est deux ou trois reportages télévisés de deux minutes aux infos. De toutes facons, ce n'est pas extraordinairement différents de tas d'histoires dont on parlait beaucoup aux infos il y a dix ans, quand j'étais au lycée.

Mais cette fois, quelque chose d'étrange : je n'étais plus du tout capable d'identifier le problème. Le "problème" du voile m'était devenu étranger. Comprenez bien ce que je veux dire : je n'ai pas pensé que les gens étaient idiots de faire tant de chichi pour cette histoire ou quoi que ce soit de ce genre, c'est juste que le débat a rencontré un vide conceptuel en moi. Et pourtant, il y a dix ans, il y avait quelque chose à la place de ce vide.

À l'époque, j'étais capable d'identifier le débat, d'identifier le problème. J'étais capable de voir les arguments des uns, de voir les arguments des autres, je reconnaître que la question n'était pas simple. J'écoutais au moins passivement ce qui se passait, même si en l'occurence je n'ai jamais pris position (je veux dire, pas même avec moi-même).

Et quelque chose en moi s'est effacé entre temps. Quoi ? Ca me paraît évident : sur ce point précis, je ne suis plus francaise. À Berlin, la "question du voile" n'existe pas. Ce n'est pas conceptualisé. Personne ne se pose la question de savoir si il ne faudrait peut-être pas qu'on demande aux éducatrices de crèche de porter le voile (ce n'est qu'un exemple, je veux juste dire que ce type de question n'existe pas). Je ne sais pas pourquoi. Je ne peux que supposer que le principe de la laicité n'est pas aussi fondamental dans l'identité allemande que dans l'identité francaise.

(NB: Je n'ai pas dit qu'il n'y a pas de problème avec l'Islam à Berlin. Oh que non ! Et on identifie le voile à une oppression de la femme autant qu'en France, ni plus ni moins. Mais cette question-là, celle dont je parle (qu'on l'appelle la "question du voile dans les écoles", "question du voile dans l'entreprise" ou que sais-je) n'existe pas dans le... comment dire... le débat public. (J'emploie plein de grands mots dans cet article, vous aurez vu (et en plus j'espère que vous êtes bien assis, parce qu'il ne va jamais finir à cette allure.)))

Je me suis retrouvée en face de mon propre pays comme un étranger d'une culture complètement différente qui regarderait avec étonnement une scène dont il ne pourrait pas comprendre les tenants et les aboutissants parce que sa culture propre ne lui permet pas de le comprendre. La faute n'est à aucune des deux cultures. En fait, il n'y a pas de faute.

Enfin, je crois.

Une question de culture

L'un des seuls trucs vraiment bien de ce Jamboree international scout fait en été 2011, c'était le jour où j'ai pu discuté très longtemps avec une scoute italienne musulmanne qui distribuait du thé dans la tente "espace musulman" du "village des religions". Et j'étais curieuse de son avis sur le voile, donc je lui ai demandé ce que disait le Coran exactement là-dessus. Il y avait justement un Coran en traduction francaise à portée de main, et elle m'a fait lire LA place (si ca vous intéresse, c'est la sourate XXIV verset 31).
J'avoue n'avoir lu qu'en diagonale le verset qui était très confus (ou la traduction était confuse, je ne sais pas) et j'ai expérimenté là encore un choc de culture très fort. En levant les yeux vers mon italienne, j'ai compris que nous n'avions pas lu le même verset. Moi je lisais une très claire interdiction de porter un décolleté. Elle, elle lisait une interdiction de montrer ses cheveux. Et qu'aurait lu une troisième personne ?

Il faut croire que mon système de valeur personnel mettait la limite au niveau du décolleté. Mais après tout, montrer un bout de sein ou montrer une mèche de cheveux, anatomiquement parlant, ca n'a aucune différence.

J'ai lu trop de littérature du XiXème pour ne pas être familière avec cette conception des femmes "en cheveux". Elle fait parfaitement partie de mon imaginaire. Je n'ai donc pas beaucoup de mal à faire appel à cet imaginaire en regardant les passantes dans la rue. Effet choc de culture garanti.

Seulement une question de culture ?

Je vais vous raconter mon premier gros gros choc de culture, et un des plus violents de ma vie (si ce n'est pas une transition parfaite, je ne sais pas ce que c'est (décidemment, ce concept de "choc de culture" est formidable)). C'était y'a dix ans, un peu plus, en plein débat sur le voile à l'école. Je regardais un débat télévisé et un des invités (sincèrement, si vous avez une idée de qui il peut s'agir, dites-le moi, ce mec a changé ma vie et j'aimerais vraiment savoir qui c'est) essayait d'expliquer le dialogue de sourd qui avait lieu.

Nous, occidentaux (c'est ce qu'il disait), nous voyons ces femmes obligés de porter le voile et nous interprêtons cela comme une dévalorisation de la femme. Mais quel modèle leur proposons nous comme alternative ? Eux regardent vers l'occident, et que voyent-il ? Une pancarte dans la rue qui pour nous vendre une brosse à dent nous montre une femme posant pour ainsi dire nue. Voilà un bon exemple de société qui valorise la femme, en effet.

Je ne veux pas m'étendre sur la question de savoir si l'argument tient ou non la route, ca m'est égal. Mais à l'époque j'étais jeune et je n'avais jamais encore expérimenté le choc de ma culture contre celle de quelqu'un d'autre. Le choc a été vraiment violent.

Les voiles, je trouve ca très joli. C'est incroyable le nombre de manière différentes qu'il y a de porter le voile. Ma copine Maleke n'est jamais aussi jolie que quand elle le porte coulant des deux côtés de son visage. Elle rabbat les deux pans sur ses épaules, comme une écharpe. Des fois, elle le porte en foulard noué sous le menton. On dirait une actrice des années 50. Les parisiennes sont très très chic. Je me demande sincèrement où elles trouvent de belles étoffes comme ca. À la bibliothèque où je travaille cette semaine, une grande majorité sont enfouies sous un long voile qui enferme leur visage et qui leur descend jusqu'aux genoux. Par dessous, elles portent une robe très ample avec des couleurs qui s'harmonient magnifiquement entre elles. J'en regardais passer une dans un assorti de marrons et d'un vert sombre à tomber par terre. Magnifique. C'était quand même étrange ce visage flottant dans cette masse verte. Elle avait quelque chose d'un fantôme. En fait, c'était un personnage de Marjane Strapi.

la femme 2.jpg

Et j'ai eu un choc (encore), parce que c'est une autre image qui s'est imposée face à celle-là.

la femme 1.jpg

La femme "décapité" à double poitrine qui fait faire à Mar_Lard dans son article monumental sur le sexisme dans l'univers du jeu vidéo (et pas que) ce commentaire "Quatre seins. Pas de tête. Le sens des priorités."

Je voyais ces deux images, ce visage flottant et cette femme décapitée... Ca ne PEUT PAS être un hasard. Le corps de la femme n'est sans doute pas traité de la même facon, mais il est considéré de la même facon.

On me demandera peut-être où je veux en venir. Mais je n'ai jamais dit que je voulais en venir quelque part.

Le choc

Maleke était doctorante dans une université en Autriche. Et visiblement, en Autriche, c'est pas comme à Berlin. De la part de son professeur, elle se sentait méprisée, à cause de son voile. Porter le voile, c'était le signe d'une aliénation intellectuelle, d'une soumission à des carcans idéologiques. Bref, si Maleke portait le voile, c'est qu'elle n'était pas si intelligente que ca. Maleke a quitté son prof, quitté l'Autriche, placé par la même occasion des centaines de kilomètres entre elle et son mari pour pouvoir se sentir appréciée à sa juste valeur dans son travail.

Quand elle envisage l'avenir, elle se voit vraiment vivre à Berlin.

"D'ailleurs je pense que d'ici deux ou trois ans peut-être je ne porterai plus le voile." J'ai eu du mal à cacher ma surprise quand elle m'a dit ca. Du coup, elle s'est expliquée : "Je te regarde par exemple : tu n'es pas indécente parce que tu ne portes pas de voile." Maleke venait exactement de confirmer mes intuitions. Dans le regard de Maleke, je n'étais pas en cheveux.

Quel incroyable glissement culturel a vécu Maleke. Probablement qu'elle ne lit plus le même verset du Coran maintenant. En vivant dans une autre culture le signifié a glissé petit à petit du signifiant dans un autre. Et en dessous du signifiant "en cheveux", maintenant, peut-être qu'elle voit exactement ce même vide que j'ai expérimenté et dont je parlais au début de l'article.

Parce que tout est dans le signifié, rien dans le signifiant. Ce qui ne veut certainement pas dire que le signifiant est... heu... insignifiant. Je peux trouver ca joli, un voile, il n'empêche qu'il est absolument inenvisageable que je mette demain un voile sur ma tête parce que je trouve ca joli. D'autre part, si je me retrouve un jour à rendre visite à Maleke chez ses parents, il est inenvisageable que je sorte dans la rue sans porter un voile. Je peux désapprouver la dimension politique du voile, c'est vrai, mais j'accueille par contre avec joie sa dimension culturelle. Je nai pas envie de me promener dans la capitale kurde en cheveux tout de même !

Pour conclure

Ce post n'a ni queue ni tête, je m'en excuse. J'aimerais bien vous donner en conclusion mon avis sur la question, mais la seule chose que m'a appris toute cette réflexion c'est justement que tout avis que je pourrais avoir serait placé dans une culture. Je préfère le non-avis et continuer à frapper ma culture contre tous les murs qu'elle rencontre, parce que j'aime bien le petit bruit du choc.

Commentaires

Pourquoi n'aies-je jamais lu ce post avant, c'est un mystère.
Malgré son côté un peu décousu, c'est très intéressant cette rétrospective.
Cette question du voile, personnellement, je suis obligée d'avoir un avis plus ou moins tranché car elle concerne BEAUCOUP la fonction publique et le devoir de neutralité des fonctionnaires.
Dans les faits, une femme qui porte le voile de son plein gré ne me dérange pas. Comme je l'expliquais à un copain de Julien, je trouve que le voile c'est quand même une libération relative de la femme qui ne peut plus être jugée sur son apparence physique. Pour moi ça peut être un instrument puissant d'affirmation de la femme, ça dépend évidemment des intentions de la femme qui le porte.
J'ai aussi eu une amie qui portait le voile pour ne pas se faire embêter quand elle rentrait chez elle le soir assez tard, là on rejoint "elle portait une minie-jupe donc elle méritait de se faire agresser" et c'est nul quoi.

D'autre part je comprends l'acharnement républicain à l'interdire, dans le cas de la fonction publique tout du moins. Le fonctionnaire devant s'adresser à tout usager de la même manière, il ne peut pas porter d'éléments distinctifs, il lui faut être neutre. C'est la raison pour laquelle je ne portais pas de croix lorsque j'ai enseigné (et aussi une des raisons pour lesquelles - entre autres - l'Education Nationale ne me manque pas, car j'aime pouvoir porter ma croix au travail).


Je trouve donc ce débat très intéressant car il soulève beaucoup de questions très importantes pour la condition féminine (et la condition masculine - les hommes sont-ils des prédateurs incapables de se contrôler que la vision d'un cheveu rendrait fou, ne sont-ils pas jugés capables de détourner le regard ?) et toute la société. J'ai eu le cas de la crèche Babyloup en note de synthèse sur la laïcité au concours d'attaché, la presse territoriale soulignait aussi le caractère éventuellement dangereux du voile dans l'exercice des fonctions, c'était un aspect que les autres médias n'ont pas du tout abordés.

Écrit par : Winnie | samedi, 17 août 2013

Je ne veux pas prendre partie sur la question, je ne vis pas dans l'univers de la fonction publique, je n'ai pas conscience de l'impact d'un symbole religieux dans cet univers.
Dans l'univers très particulier dans lequel je suis (universitaire et à Belin), il n'en a aucun.

Je vois juste ce qui est arrivé à Maleke. Dans un univers hostile, elle s'est raccroché à son voile. Dans un univers de parfait inintérêt pour la question, elle y tient de moins en moins.

Écrit par : Lodi | dimanche, 25 août 2013

Je n'ai pas parlé non plus de la question du voile et du maquillage... mais ca aussi, c'est intéressant.

Écrit par : Lodi | dimanche, 25 août 2013

Juste pour se rapprocher de ton point de vue, je pense qu'il est également interdit à un universitaire français de porter le voile (tout simplement car il travaille dans la fonction publique). Mais j'avais bien compris qu'il n'y avait pas de problème à Berlin sur ce sujet, du moins autant qu'en France. Je te donnais mon témoignage pour "t'aider" à remettre cette histoire de voile en crèche en perspective française.
Mais effectivement ce n'est pas spécialement important.

Écrit par : Winnie | dimanche, 25 août 2013

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