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samedi, 05 avril 2008

La littérature d'Outre-France : La grande peur dans la montagne, Ramuz

Si Les Bienveillantes, que je trouve sans style, m'a captivée, voilà un roman de grand style... qui ne m'a pas trop captivée.
Dommage pourtant, il vaut vraiment le détour.

Charles-Ferdinand Ramuz (quel nom !) est suisse, francophone, et son écriture est proche de celle de Giono. La grande peur dans la montagne date d'avant Colline, mais c'est le même univers, la même langue, le même style dans lequel nous évoluons. J'ignore si les deux écrivains se connaissaient et jusqu'à quel point l'un a inspiré l'autre, mais la parenté est indéniable.

Le style si particulier, c'est ce parler paysan, qui n'a rien du parler paysan, un parler paysan plus littéraire que le parler littéraire.
Si c'est pas magnifique ça...

C'était dans le temps que la montagne était devenue toute grise comme quand la cendre se met sur la braise.
On a entendu claquer les fouets; on a vu les vaches venir boire à la fontaine; elles faisaient des taches sombres, car la race d'ici est une petite race noire.
On a parlé encore dans le village; - et Clou venait de s'en aller, l'épaule gauche plus basse que l'épaule droite; - c'est alors que Victorine a regardé encore Joseph.
[...] Et c'est comme si Joseph avait attendu exprès jusqu'à ce moment pour qu'elle entende mieux ce qu'il avait à lui dire; il a repris :
- Sais-tu, j'ai fait les comptes... Il va nous manquer deux cents francs si on veut se marier à l'automne... ou bien si tu ne veux plus ?
Il la regardait du coin de l'oeil; il a vu qu'elle tournait la tête vers lui, puis qu'elle l'a baissée ; il recommence :
- Alors c'est que tu veux toujours ?...
Elle a dit non pour rire avec la tête, il a repris :
- Alors si tu veux...
Puis il s'arrête encore une fois.
- Écoute ma petite Victorine, il nous faut être raisonnables... J'ai eu une idée... Ces deux cents francs... Écoute, je me suis dit que j'allais monter à Sasseneire. Ils cherchent du monde. Ma mère pourra faire seule, parce qu'on enverra les deux bêtes là-haut. Je n'aurai qu'à aller parler au Président... Et les deux cents francs seront trouvés, parce que tu sais qu'on est pas riche ; et on pourra acheter le lit, le linge, tout ce qui nous manque encore, on pourra faire réparer la chambre avant l'hiver ; tout serait prêt pour le mois de novembre, puisqu'on avait parlé de ce mois-là, à moins que tu n'y tiennes plus; en ce cas, on pourrait attendre, mais moi, j'aimerais mieux ne pas avoir à attendre... Et toi ?
[...] Une première étoile parue sitôt le jour retiré, comme ces fleurs jaunes qu'on voit s'ouvrir dans l'herbe des pâturages à mesure que la neige fond...
- Dans les autres chalets, ils ont déjà leur monde, alors je monte avec Crittin. Et on aura une belle chambre, un lit neuf, on aura une demi-douzaine de paires de drap de beau fil, je t'achèterai une robe, j'ai fait mes calculs, j'aurai de quoi... Et puis ça ne sera jamais que trois mois à passer et on se verra de temps en temps, le dimanche.

Ce qu'on se demande, c'est si la poésie de la langue des paysans vient d'une maîtrise ou plutôt d'une incompréhension de la langue. Sans doute des deux.
Parce que ce qui ressort, c'est une langue qui outrepasse toutes les règles. Je ne parle même pas de la narration et de ces imparfaits (on se demande bien ce qu'ils font là) qui deviennent soudain des passés composés (pas très littéraire quand même), il a même oublié le verbe à un moment... bref c'est n'importe quoi. La façon dont les amoureux se parlent est assez étrange elle-même. Non seulement la fille ne parle pas (en fait un peu, dans les passages que j'ai coupé), mais en plus le gars n'a pas l'air de savoir ce qu'il raconte. Il fait des phrases pas finies, des points de suspension partout. Ses phrases se suivent sans lien ("je monte avec Crittin. Et on aura une belle chambre"), avec pour seuls liens des "et" qui veulent tout dire et rien dire. Ou alors, quand il y a un lien exprimé, on se demande bien pourquoi ("ils ont déjà leur monde, alors je monte avec Crittin"), disons plutôt parce qu'il zappe des parties d'argumentation. Bref, ce que je pense, c'est que son discours est vraiment zéro dans le genre convainquant. D'autant que lui-même n'a pas l'air sûr de lui.
Seulement justement, la poésie, ça n'a rien à voir avec un discours bien ficelé.
Un autre point : il commence en lui disant "sais-tu". Franchement, qui parle comme ça ? Les sujets post-posés, c'est à l'école qu'on voit ça, mais en général, on n'en utilise que très peu. On est un peu tenté de se dire, bah, mais c'est n'importe quoi ce Ramuz, il essaye de faire croire que les paysous font de belles phrases littéraires et tout, tout ça pour faire une poésie bucolique, blabla. Maisen fait, ce genre de parler me fait penser aux étrangers qui parlent français. C'est souvent eux qui vont vous sortir au milieu d'une discussion sur le barman du café trop trop beau une super construction hyper-soutenue héritée du XVIIIe ou de leur livre de grammaire. Des gens qui n'ont pas l'habitude de parler. Finalement, c'est assez plausible je pense que Joseph parle ainsi. Comme si il n'avait pas l'habitude de parler.
Bon, je ne peut qu'essayer de deviner. Il y a aussi sans doute des différences dans la langue dues au fait que Ramuz est suisse. Mais je ne connais rien aux expressions suisses, donc je ne peux rien dire là-dessus.

Toujours est-il que cela nous amène à l'histoire.
Puisque, vous l'avez compris, il s'agit d'un village de montagne qui veut envoyer ses vaches en transhumance là-haut dans la montagne. En fait, les gens ne sont pas tous d'accord, parce que il y a des histoires, des rumeurs, la montagne serait maudite, on ne sait pas vraiment en fait, tout le monde a peur, mais on ne sait pas trop de quoi. Justement parce que personne n'expose clairement les faits, personne ne parle, tout le monde fait allusion à... quelque chose.
Et la grande peur dans la montagne va naître dans l'esprit des gens, parce que personne ne parlera, tout en en disant trop pour ne pas inquiéter.
Bref, la poésie et la peur naissent du non-parler, ce qui est assez intéressant.

Avant de finir là-dessus, il y a quelque chose que j'aime bien dans l'extrait que j'ai recopié. C'est l'introduction des personnages de Victorien et Joseph. On ne les a encore jamais rencontrés, et ils arrivent tout innocemment en fin de phrase, et ils sont cités comme si on les connaissait bien. C'est un des traits caractéristiques aussi chez Giono, les paysans parlent en général des gens du village comme si tout le monde les connaissaient, une manière de montrer qu'ils ne sont pas capables de se mettre dans une autre perspective que la leur (celles d'étrangers qui n'ont pas passé leur vie dans ce village). Donc encore une fois, une non-maîtrise du discours.
Mais d'un autre côté, on peut aussi considérer qu'il sont introduits de la sorte parce que dans le fond ils existent de toute éternité. C'est Victorine et Joseph. Comme se serait Roméo et Juliette, ou Paul et Virgine, que sais-je, bref, c'est eux, les amoureux, et vous remarquerez qu'il a suffit de lire "c'est alors que Victorine a regardé encore Joseph" pour comprendre que Victorine et Joseph, c'était les deux amoureux de l'histoire. Message passé. Donc, sans rien dire, le message passe.

Non, c'est vraiment intéressant cette tension entre ce qui n'est pas dit, ce qui est compris, ce qui est mal compris, bien compris. C'est passionnant.

Donc bon, pour ceux qui aiment Giono, et les histoires inquiétantes, et la montagne et tout ça, pourquoi pas.
J'avoue que je n'ai pas été passionnée. Je n'ai pas réussit à rentrer dans l'histoire, à suivre les personnages, trop de description de montagne peut-être, je ne sais pas. Trop de Giono aussi peut-être.

J'ai quand même en bonne élève de L3 relevé des citations à caser dans toutes vos copies (pas dans les copies de maths, c'est sûr, mais enfin, je fais ce que je peux) : 

A mesure qu'il montait, la partie inférieure du glacier s'enfonçait d'avantage. Le glacier s'affaissait de plus en plus du bout et était en même temps à la hauteur de Joseph, et au-dessus de lui. Et lui devenait cependant de plus en plus petit, et on l'aurait vu s'élever et en même temps disparaître, - s'il y avait eu quelqu'un pour le voir.

Personne ne semble être venu ici depuis les commencements de la terre et n'y avoir jamais rien dérangé, sauf qu'à présent un homme continuait d'écrire les preuves de son existence, comme quand on met des lettres l'une à côté de l'autre, pour une phrase, puis encore une phrase, dérangeant ainsi le premier la belle page blanche par ses traces qui se voyaient de loin.

Première citation, une de ces descriptions de montagne qui n'en sont pas. Le roman en est truffé. Ce qui est très intéressant, c'est la subjectivité de la description bien sûr. Puisque si la montagne rapetisse, c'est à cause de la topologie du terrain, du mouvement de celui qui regarde. Mais ce regard est assez perturbant, parce qu'on croit d'abord qu'on est en regard interne (dans la peau de Joseph). Puis tout d'un coup : "s'il y avait eu quelqu'un pour le voir". Donc pas Joseph, pas de villageois, personne. Pas même de narrateur présent donc. Donc, on aurait un narrateur omniscient. C'est banal, un narrateur omniscient, mais ce qui est bizarre, c'est qu'il décrive la montagne de son point de vue, alors qu'il est censé ne pas en avoir.
Vous comprenez.

Et la deuxième citation, ben c'est la bonne vieille mise en abîme. Pas besoin de vous faire un dessin. 

PS : en écrivant mon petit post sur le bouquin, je suis tombée par hasard sur critiqueslibres.com, et c'est drôlement drôlement bien. 

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