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samedi, 29 mars 2008

La littérature d'Outre-France : Ségou, de Maryse Condé

- Habitants d'Abomey, le Maître du Monde, le Père des richesses, l'Oiseau-cardinal-qui-ne-met-pas-le-feu-à-la-brousse ordonne d'annoncer les "fêtes de coutume" qui commenceront après-demain soir. Le Maître du monde distribuera des pagnes et de l'argent à son peuple après l'expédition des messages aux rois défunts...

Romana frémit. L'expédition des messages aux rois défunts ! Cela signifiait les sacrifices. Ah, si elle ne parvenait pas à sauver Malobali, il ferait partie des messagers !

Un peu plus loin, il rencontrèrent des Blancs dans leur hamac. Ils quittaient la ville en hâte, car ils ne pouvaient pas supporter la vue des sacrifices humains auxquels, pour les honorer, Guézo les conviait à assister du haut de son estrade royale. Birmane cracha sur leur passage :

- Hypocrites ! Il paraît que dans leur pays, avec les armes qu'ils fabriquent, ils se tuent les uns les autres par centaines de milliers. Ici, ils veulent donner des leçons.

Des hommes qui l'entendirent approuvèrent hautement et une conversation s'engagea. Tout le monde était d'accord. Les Blancs détruiraient le Dahomey puisqu'ils voulaient supprimer et le commerce des esclaves et les sacrifices aux rois. Romana, quant à elle, n'entendait rien. Tout son être n'était que prières. Elle faisait appel à Jésus-Christ, à la Vierge Marie, aux saints du paradis. Mais aussi aux puissants Orisha yorubas que ses parents apaisaient avec de l'huile de palme, de l'igname nouvelle, des fruits et du sang. Lequel avait-elle offensé ? Ogun, Shango, Olokun, Oya, Legba, Obatala, Eshu... ?

[...]

Souvent une femme accouche avant terme d'un enfant difforme. La famille veut le faire disparaître et se réconcilier avec les dieux qui ont manifesté leur courroux de cette manière. Mais la femme refuse et s'attache à ce nourrisson malgracieux. Elle le préfère à ses autres enfants. Elle guette la moindre étincelle de vie dans son regard, prend ses rictus pour des sourires et, enfin, devant tant d'amour, le petit prend une forme humaine. C'est ce qui se passa entre Romana et Malobali. Apparement indifférente à l'odeur de ses plaies ouvertes, de son vomi, de ses défécations, elle le soigna, réunissant les objets les plus difficiles à trouver que lui demandaient les babalawo et les médecins et ne reculant devant aucun sacrifice. On lui conseilla de s'adresser à Wolo, un des bakono royaux qui, parfois, consultaient l'oracle pour le commun des mortels. Grâce à la complicité de Marcos, un Agouda, cuisinier de Guézo, elle parvint à pénétrer dans le palais royal, jusqu'à la pièce ronde du côté droit de l'entrée, où se tenait le vieil homme. Wolo se recueillit un long moment avant d'entrer en communication avec les esprits, puis il commença la séance. Mais au fur et à mesure qu'il manipulait ses instruments, il semblait plus soucieux, plus déconcerté. Il donna l'impression de parlementer longuement avec un interlocuteur invisible, usant tour à tour de persuasion et de menace. Ensuite, il demeura silencieux, préoccupé avant de rendre son verdict.

Sava, le douanier qui ouvre les portes de Koutomé, la cité des morts, avait laissé rentrer l'esprit de Malobali qui rôdait dans l'au-delà. cela paraissait une erreur et Wolo le sommait de le libérer et de le rendre aux vivants. Mais Sava objectait que le premier médecin appelé auprès de Malobali lui avait rasé les cheveux et coupé les ongles de nuit, rites que l'on réserve aux cadavres. En conséquence, il était dans son bon droit. Wolo ne désespérait pas de faire fléchir Sava. Mais tout cela serait long.

Une euvre étrange que cette saga de Ségou. Qu'est-ce que Ségou ? Une ville de l'actuel Mali, où vivent les bambara. Des générations de Traoré vont se succéder, et nous suivons les aventures des descendants, qui s'éparpillent dans toute l'Afrique et jusque dans les îles, mais que leur chemin mène inévitablement à Ségou.
J'ai beaucoup réfléchi sur ce que voulait dire Maryse Condé. Une critique de l'islam ? Une critique du colonialisme ? Mais non, c'est autre chose. Ce qui me charme indéfiniement dans l'univers de Ségou, c'est ce mélange, qui fait parfois sourire, entre le chamanisme, le christianisme, l'islam, les dieux et les hommes, un espèce de grand foutoir coloré où une chatte ne retrouverait pas ses petits... Finalement, je pense que Maryse Condé s'est demandé quelle était l'identité de l'Afrique. Et elle y a répondu : c'est tout ça.

Je ne connais rien à la littérature africaine à proprement parler, si ce n'est celle des contes africains. Mais j'aimerais creuser le sujet.
En tout cas, cette construction du récit n'a rien de française. Par contre, elle me rappelle énormement les saga historique d'Europe de l'est, celle du Pont sur la Drina tout particulièrement. Le roman français connaît le récit historique, celui qui s'attache à un personnage important, Napoléon, Mozart. Mais les récits de toute une constellation de personnages, anodins pour l'Histoire, et emportés dans son tourbillon, qui évoluent en même temps qu'elle, je n'en voit pas. L'oeuvre de Balzac pourrait peut-être s'en rapprocher, mais il s'agit de plusieurs romans, qui explorent chacun une facette d'un même monde, et de plus en restant dans un espace temporel assez réduit. Et surtout il y manque le souffle épique de ces régions du monde où rien n'est stable, de guerres de religion, de passions amoureuses, de ferveur religieuse.

J'ai été emportée par ce roman. Mais attention, qui dit saga, dit gros gros pavé... 

Commentaires

Kikou!
j'ai pas mal lu d'extraits de Maryse Condé au 1er semestre car mon UE d'Anglais était en fait 1 TD de littérature caraïbe comparée, France/Angleterre!
Mais les extraits lus ne concernaient que la Caraïbe (of course!)...
bref, bla bla pour rien, et faire croire que je suis cultivée! lol, n'empêche ces écrits étaient très intéressants, développant beaucoup d'aspects sur l'identité comme tu en as parlé pour l'Afrique.
Et côté anglophone, j'ai beaucoup aimé Jamaica Kincaid, une écriture vivifiante (surtout la nouvelle "Girl")!

Écrit par : Kora | vendredi, 04 avril 2008

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