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mardi, 19 février 2008

La littérature des sens

C'est tout un style de la littérature dont on ne parle jamais en cours de français.
Peut-être parce qu'il n'est même pas besoin d'en parler. La littérature des sens parle aux sens. Il est non seulement inutile d'en parler, mais en plus on ne peut rien en dire.
Mais manque de bol, c'est justement ce que j'aime dans la littérature. Et c'est aussi pourquoi j'ai détesté les Lettres Modernes et la critique littéraire au moment où j'ai vraiment compris ce qu'on m'a demandé d'y faire. Je suis partie faire de l'allemand. Où moins, on me demandais de pouvoir lire dans une autre langue, pas d'exprimer l'inexprimable.
(C'est également le discours de tout un pan de la critique littéraire, qui se sabote par conséquent elle-même... mais laissons cela, ce n'est pas le sujet).
 
La "littérature des sens" parce que j'avais peur que "littérature sensualiste" soit déjà prise, et ça sentait un peu trop l'érotique, ce qui n'est à mon avis que la partie non-subtile de la littérature des sens.
Le plus subtil pour un écrivain, c'est de faire - pour ainsi dire - de l'érotique sans érotique.
Quand j'étais petite, je m'étais amusée un jour à imaginer ce que donnerait un cinéma où le tabou serait la nourriture, et les scènes Z, choquantes au plus haut point, présenteraient par exemple une famille mangeant à table son petit-déjeuner. J'ai fini par trouver que l'idée n'était pas si idiote que cela.
 
Portrait de groupe avec dame, de Heinrich Böll
J'oserais dire que ce roman est le manifeste de la littérature des sens, si je n'avais pas peur d'y avoir lu ce que j'avais envie d'y lire. Mission impossible que d'essayer de découvrir le passage qui pourra illustrer mon propos : l'esthétique se déploie dans le roman en entier par une série d'échos, des passages minuscules qui se répondent les uns aux autres. Les intérêts excrémentaires de Rachel n'ont aucun sens hors contexte, c'est bien dommage, c'est pourtant à mon avis le point le plus important.
Extraits tout de même :
 
"Son petit déjeuner constitue son principal repas, pour lequel il lui faut absoluement deux petits pains frais et croustillants, un oeuf à la coque, un peu de beurre, une ou deux cuillères à soupe de confiture (plus exactement de confiture de prunes) et un café au lait bien fort avec un peu de sucre. [...] Leni attache la plus grande importance à la fraîcheur des ses petits pains qu'elle ne se fait pas livrer mais choisit elle-même, non en les tâtant mais tout simplement en s'inspirant de leur couleur. Elle ne déteste rien tant - dans le domaine alimentaire du moins - que des petits pains ramollis. Son petit déjeuner constituant son repas de fête quotidien, la quête des petits pains frais l'oblige à se méler dès le matin à ses voisins et donc à subir leur vilains propos, leurs injures et leurs grossièretés.
[...]
Une petite remarque supplémentaire relative à la peau de soeur Cécile : quelques portions d'un blanc laiteux moins desséchées que tout le reste y étaient visibles. L'auteur reconnaît très franchement avoir éprouvé pour la peau de cette si aimable vieille demoiselle le désir d'en voir d'avantage, dût cet aveu le rendre suspect de gérontophilie.
[...]
Ca a commencé dès la première pause, donc un peu après neuf heures, quand Léni a voulu donner une tasse de café au Russe. Il faisait très froid ce jour-là... fin décembre 43 ou début janvier 44, je ne sais plus au juste. J'avais confié à Ilse Kremer le soin de préparer le café, la jugeant la plus digne de confiance... Chacun apportait sa propre dose de café en poudre dans un petit sachet de papier, et cette poudre de café renfermait déjà en soi un élément de provocation, certains d'entre nous n'ayant que de l'ersatz, d'autre un mélange à raison d'un dizième ou un huitième de vrai café, Léni toujours un tiers et quand à moi il m'arrivait parfois de m'offrir du cent pour cent, voire même du café en grains. Donc, dix sachets de papier différents pour dix petites cafetières individuelles. Et c'est précisement en raison de la rareté du café qu'Ilse occupait ce poste de confiance car si elle avait prélevé une pincée d'un meilleur mélange pour la glisser dans le sien, souvent mauvais, qui s'en serait aperçu ? Elle ne l'a pourtant jamais fait. C'est ce qu'on appelait chez les communistes l'esprit de solidarité, dont les nazis comme Kremp, Marga Wanft et Martha Schelf ont finalement tiré profit. Personne à vrai dire n'aurait eu l'idée de confier la préparation du café à un de ces trois-là : ç'aurait été un de ces trafics "
 
Non, vraiment les extraits ne reflètent presque rien. Mais les rapports des gens aux choses, des gens aux sens, portent leur poid politique, idéologique, psychologique.
Ceroman reste un météorite dans le paysage de la littérature des sens. Bien plus communs sont les romans dont cet aspect éclate dans un ou deux passages brillantissimes, isolées et qui portant portent tout le roman sur leurs épaules.
 
La mère, de Pearl Buck
 
"Elle descendit la berge avec précaution pour laver son riz ; elle trempa sa corbeille dans l'eau et frotta le grain entre ses robustes mains brunes, puis elle recommença plusieurs fois, jusqu'à ce que le riz fut propre et blanc ; il luisait autant que des pierres mouillées. A son retour, elle se baissa, arracha la tête d'un chou dans le carré où il poussait, lança une poignée d'herbes au buffle attaché sous un arbre, et rentra chez elle. [...] Cependant lorsque le riz fut cuit, floconneux, blanc et sec comme il l'aimait, l'homme n'était pas encore de retour. Quand le chou se trouva à point et que la femme eut même préparé un peu de sauce sucrée et acide pour verser sur les feuilles tendres, selon le goût de son mari, il ne vint pas."
 
Il s'agit du shéma dans lequel la littérature des sens apparaît le plus souvent : la perte de l'âge d'or. Le roman s'ouvre sur la description idyllique du bonheur originel, qui sera bouleversé par une perte de l'innocence et plongera petit à petit dans l'enfer. Tous ces romans ne se basent pas sur les sens pour décrire le bonheur, mais c'est en général le cadre le plus approprié pour permettre à l'auteur d déployer sa sensibilité.
Dans La mère, préparer le repas et l'attirance que la mère éprouve pour l'homme sont liées, liés aussi au travail de la terre, qui est aussi très sensualisé. 
 
Le vol du dragon, Anne Mc Caffrey
 
Certaines images rencontrées dans des livres me poursuivent, comme celle du riz lavé dans la rivière qui luit comme des pierres mouillées. Celle du bain que prend l'héroïne du Vol du dragon (dans les tout premiers chapitres) en fait partie. J'avais malheureusement emprunté ce livre à la bibliothèque, en Auvergne, et je ne peux vous recopier l'extrait. Si un lecteur peut remédier à ce manque, je serai très émue de pouvoir relire ce passage.
Il s'agit du plus beau roman de science fiction/fantasy que je connaisse, ou plus précisement de la plus belle saga, car Le vol du dragon n'est que le premier volet de La ballade de Pern.
En plus de passages comme le bain, l'accouplement des dragons est un chef d'oeuvre d'écriture, particulièrement dans ce premier volume. Il s'agit pour moi du meilleur exemple de littérature des sens faisant partie intégrante du style d'un auteur.

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